Le mythe de la méritocratie américaine


Les admissions dans les universités d’élite sont-elles fondées sur la méritocratie et la diversité, comme on le prétend ?


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Ron UnzPar Ron Unz – Le 28 novembre 2012 – Source Unz Review

Juste avant le week-end de la fête du Travail, un article du New York Times annonçait le plus grand scandale de tricherie de l’histoire de l’Université de Harvard, où lors d’un examen final 1 sur le rôle du Congrès, près de la moitié des étudiants avaient copié ou collaboré de manière illégale. Chaque année, Harvard n’admet que 1 600 étudiants de première année alors que près de 125 étudiants de Harvard risquent maintenant d’être suspendus pour ce seul incident. Un doyen de Harvard a qualifié la situation de « sans précédent ».

 

Mais devrions-nous être vraiment surpris de ce comportement parmi les étudiants de l’institution universitaire la plus prestigieuse d’Amérique ? Au cours des deux dernières générations, l’éventail des opportunités dans la société américaine s’est considérablement réduit, une proportion de plus en plus grande de nos élites financières, médiatiques, commerciales et politiques étant issue d’un nombre relativement restreint de nos universités et de leurs écoles professionnelles. MeritocracyLa carrière d’un Henry Ford, de simple garçon mécanicien dans une ferme, jusqu’à magnat du commerce mondial, semble pratiquement impossible aujourd’hui, car même les plus célèbres rejetons des universités américaines, tels que Bill Gates et Mark Zuckerberg, s’avèrent être souvent d’anciens étudiants de Harvard bien introduits. En effet, le succès initial de Facebook était dû en grande partie au puissant imprimatur dont il jouissait de par sa disponibilité exclusive, d’abord à Harvard, et plus tard limité à l’Ivy League [nom générique du gratin des universités US].

Répartition des richesses des ménages américains en 2010

Au cours de cette période, nous avons assisté à un déclin national considérable des emplois bien rémunérés de la classe moyenne dans le secteur manufacturier et dans d’autres sources d’emploi pour les diplômés universitaires, les salaires médians américains ayant stagné ou diminué au cours des quarante dernières années. Pendant ce temps, la concentration des richesses est étonnante, les 1% les plus riches d’Amérique possédant presque autant de richesses nettes que les 95% inférieurs 2. Cette situation, dans une société parfois résumée au slogan  «le gagnant emporte toute la mise », laisse les familles prêtes à tout pour maximiser les chances que leurs enfants atteignent le cercle des gagnants, plutôt que de risquer l’échec et la pauvreté, ou même simplement une place dans la classe moyenne qui se détériore rapidement. Et le meilleur moyen de devenir un tel gagnant économique est d’être admis dans une grande université, qui offre un accès facile à la richesse de Wall Street ou à des lieux similaires, où les principales entreprises limitent leur recrutement au diplômés de l’Ivy League et à une petite poignée d’autres grandes écoles. 3. D’autre part, la finance reste le choix privilégié des étudiants de Harvard, Yale ou Princeton après la remise de leurs diplômes 4.

La lutte pour l’admission aux collèges de l’élite

Conséquence directe, la guerre pour l’admission dans les collèges est devenue incroyablement féroce, de nombreuses familles de la classe moyenne ou de la classe moyenne supérieure investissant des quantités de temps et d’argent qui auraient semblé inimaginables il y a une génération ou plus, entraînant une course effrénée de tous-contre-tous qui démunit l’étudiant et épuise les parents. Les efforts parentaux absurdes d’une Amy Chua, racontés dans son livre à succès Battle Hymn of the Tiger Mother en 2010, étaient simplement une version beaucoup plus extrême du comportement répandu chez ses pairs, c’est pourquoi son histoire a résonné profondément auprès de nos élites éduquées. Au cours des trente dernières années, l’industrie des établissements américains préparant aux tests pour rentrer à l’université (SAT) est passée d’une activité presque nulle à un revenu annuel de $5 milliards, permettant aux riches d’avoir un avantage pour leurs enfants moins aptes. De même, les énormes frais de scolarité annuels de $35 000, facturés par des écoles privées d’élites telles que Dalton ou Exeter concernent moins la possibilité d’accès à un enseignement supérieur que l’espoir d’une chance accrue d’entrer dans l’Ivy League 5. De nombreux parents de la ville de New York ont ​​même déployé des efforts considérables pour inscrire leurs enfants dans le meilleur programme possible de pré-école maternelle, cherchant un placement précoce sur le tapis roulant éducatif qui mène finalement à Harvard 6. D’autres ont fait des raccourcis de manière plus directe, comme en témoignent les énormes réseaux de triche lors des examens SAT, récemment découverts dans les banlieues aisées de New York, où des milliers de dollars ont été payés à des étudiants pour passer les examens de SAT à la place de leurs camarades plus riches mais plus faibles 7.

Mais compte tenu de leur valeur sociale et économique énorme, désormais concentrée dans un diplôme de Harvard ou de Yale, la petite poignée de gardiens de l’accès des élites jouit d’un pouvoir énorme, presque sans précédent, pour façonner le mode de gouvernance de notre société en échange d’enveloppes épaisses. Même les milliardaires, les barons des médias et les sénateurs américains peuvent peser plus soigneusement leurs paroles et leurs actions à mesure que leurs enfants approchent de l’âge du collège. Et si un tel pouvoir est utilisé pour sélectionner nos futures élites par la corruption, le résultat inévitable ne peut être que la sélection d’élites corrompues, avec des conséquences terribles pour l’Amérique. D’où l’énorme scandale de la fraude de Harvard, et peut-être aussi la série interminable de scandales financiers, commerciaux et politiques qui ont secoué notre pays au cours de la dernière décennie ou plus, alors même que notre économie nationale stagnait. L’ancien journaliste du Wall Street Journal, Daniel Golden, a publié The Price of Admission, un compte-rendu dévastateur des pratiques d’admission corrompues dans nombre de nos grandes universités, où n’importe quel facteur non académique ou financier joue un rôle pour favoriser les privilégiés, éliminant ainsi les étudiants à haut potentiel qui travaillent dur et qui ne disposent d’aucun combine spéciale. Dans un cas particulièrement dingue, un riche promoteur immobilier du New Jersey, envoyé par la suite dans une prison fédérale pour des accusations de corruption politique, a versé 2,5 millions de dollars à Harvard pour aider à faire admettre son fils complètement inapte 8. Lorsque nous considérons que la dotation de Harvard était alors de $15 milliards et ses revenus d’investissements de près de $7 millions par jour, nous constatons qu’une culture de corruption financière a développé une logique absurde en elle-même par laquelle les administrateurs de Harvard monnayent l’honneur de leur université juste pour quelques heures de son revenu normal annuel, l’équivalent d’un instructeur de Harvard relevant une note pour un billet de cent dollars.

Un système d’admission basé sur des critères non académiques, équivalant souvent à une vénalité institutionnalisée, semblerait étrange, voire impensable pour les meilleures universités de la plupart des autres pays avancés d’Europe ou d’Asie, bien que de telles pratiques soient répandues dans la plupart des pays corrompus du tiers monde. L’idée qu’une famille riche achète l’entrée de son fils dans une des grandes écoles en France ou dans les meilleures universités japonaises serait une absurdité, et la rectitude académique des pays européens nordiques ou germaniques est encore plus sévère, avec des sociétés beaucoup plus égalitaires qui ont, de toute façon, tendance à dévaloriser les classements universitaires.

Ou considérons le cas de la Chine. Là, des légions de micro-blogueurs en colère dénoncent sans fin la corruption et les abus officiels qui imprègnent en grande partie le système économique. Mais nous n’entendons presque jamais des accusations de favoritisme dans les admissions à l’université, et cette impression de méritocratie stricte, déterminée par les résultats à l’examen national d’admission au collège Gaokao, m’a été confirmée par des personnes familières de ce pays. Étant donné que tous les examens écrits du monde pourraient en fin de compte provenir de l’ancien système d’examen impérial de la Chine, qui a été maintenu remarquablement honnête pendant 1300 ans, de telles attitudes ne sont guère surprenantes 9. La fréquentation d’un collège prestigieux est considérée par les Chinois ordinaires comme le plus grand espoir de leurs enfants en matière de mobilité sociale ascendante rapide, elle est donc souvent l’objet d’un effort familial considérable. Les élites dirigeantes chinoises ont raison de craindre qu’une politique d’admission de leurs héritiers faibles et paresseux dans des écoles de prestige en passant avant les enfants les plus performants puisse déclencher un soulèvement populaire généralisé. Cela explique peut-être pourquoi tant de fils et de filles des plus grands dirigeants chinois vont à l’université en Occident : les inscrire dans une université chinoise de troisième ordre serait une énorme humiliation, alors que nos propres pratiques d’admission corrompues leur rendent faciles l’accès à Harvard ou à Stanford, où ils seront assis côte à côte avec les enfants de Bill Clinton, Al Gore et George W. Bush.

Bien que la preuve de la corruption dans les universités présentée dans le livre de Golden soit assez révélatrice, l’accent est presque entièrement mis sur les pratiques actuelles et largement anecdotiques plutôt que statistiques. Pour une perspective historique plus large, nous devrions considérer le livre The Chosen du sociologue de Berkeley, Jérôme Karabel, une narration exhaustive et primée en 2005, sur la politique d’admission de Harvard, Yale et Princeton au siècle dernier – par la suite je désignerai ce trio des écoles de l’élite par HYP.

La documentation massive de Karabel – plus de 700 pages et 3000 notes – établit le fait remarquable que le système d’admission académique, complexe et subjectif de l’Amérique, est devenu le moyen d’une guerre tribal ethnique. Dans les années 1920, les élites anglo-saxonnes du nord-est, qui dominaient alors l’Ivy League, souhaitaient réduire considérablement le nombre rapidement croissant d’étudiants juifs, mais leurs tentatives initiales d’imposer des quotas numériques simples suscitaient d’énormes controverses et oppositions 10. Par conséquent, l’approche adoptée ultérieurement par le président de Harvard, A. Lawrence Lowell et ses pairs, était de transformer le processus d’admission d’un simple critère objectif de mérite académique en une considération complexe et globale de tous les aspects de chaque candidat individuellement. L’opacité qui en a résulté a permis l’admission ou le rejet de n’importe quel candidat, ce qui a permis de modeler l’ethnicité du corps étudiant comme souhaité. En conséquence, les dirigeants universitaires pouvaient honnêtement nier l’existence de quotas raciaux ou religieux, tout en parvenant à réduire au minimum les inscriptions juives, et par la suite les conserver constamment à un niveau plus bas durant des décennies 11. Par exemple, la proportion juive d’une promotion de Harvard est passée de près de 30% en 1925 à 15% l’année suivante et est restée à peu près stable jusqu’à la Seconde Guerre mondiale 12.

Comme Karabel le démontre à plusieurs reprises, les changements majeurs dans la politique d’admission qui a suivi plus tard étaient généralement déterminés par des facteurs de pouvoir politique brut et par l’équilibre des forces en présence plutôt que par des considérations idéalistes. Par exemple, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les organisations juives et leurs alliés ont mobilisé leurs ressources politiques et médiatiques pour faire pression sur les universités afin qu’elles accroissent leur effectif ethnique en modifiant le poids attribué à divers facteurs académiques et non académiques, augmentant l’importance des premiers au détriment des seconds. Puis, une décennie ou deux plus tard, ce processus exact se répète dans le sens inverse, au début des années 1960 : les militants noirs et leurs alliés politiques libéraux font pression sur les universités pour qu’elles alignent davantage l’admission des minorités raciales sur leur  poids dans la population nationale en s’éloignant partiellement de l’attention portée auparavant à des considérations purement académiques. En effet, Karabel note que l’augmentation la plus soudaine et la plus extrême de l’inscription des minorités a eu lieu à Yale dans les années 1968-1969, en grande partie en raison des craintes d’émeutes raciales dans le quartier à large majorité noire de New Haven qui entourait le campus 13.

La cohérence philosophique paraît notamment absente chez nombre de personnalités importantes impliquées dans ces batailles d’admission, les libéraux comme les conservateurs privilégiant parfois le mérite académique et parfois les facteurs non académiques, en fonction du mélange ethnique particulier qu’ils souhaitaient pour des raisons personnelles ou idéologiques. Différents blocs politiques ont mené de longues batailles pour le contrôle d’universités particulières et des changements importants dans les taux d’admission ont eu lieu selon que ces groupes gagnaient ou perdaient leur influence au sein de l’appareil universitaire : Yale remplaça son personnel chargé des admissions en 1965 et l’année suivante, le nombre de Juifs a presque doublé 14.

Parfois, des forces judiciaires ou politiques externes seront convoquées pour passer outre à la politique d’admission des universités, réussissant souvent dans ce but. Les tendances idéologiques de Karabel sont à peine cachées, car il salue les efforts des législateurs des États pour forcer les écoles de l’Ivy League à lever leurs quotas juifs de facto, mais semble considérer les actions législatives ultérieures sur la discrimination positive comme des attaques déraisonnables contre la liberté académique 15. Le texte massivement annoté en bas de page de The Chosen pourrait conduire à paraphraser Clausewitz et à conclure que notre politique d’admission dans les collèges d’élite consiste souvent en une guerre ethnique menée par d’autres moyens, voire en une simple question de Lénine : « Qui, remplacera qui ? » .

Bien que la quasi-totalité de l’étude de Karabel soit centrée sur l’histoire antérieure de la politique d’admission à Harvard, Yale et Princeton, avec quelques dizaines de pages consacrées aux développements des trois dernières décennies, il constate une continuité complète jusqu’à aujourd’hui. Avec l’opacité notoire du processus d’admission permettant toujours à la plupart des universités privées d’admettre qui elles veulent pour n’importe quelle raison, même si les raisons et les décisions d’admission peuvent éventuellement changer au fil des ans. En dépit de ces faits simples, Harvard et les autres grandes écoles de l’Ivy League nient publiquement toute discrimination raciale ou ethnique, sauf dans la mesure où elles reconnaissent que les minorités raciales sous-représentées, telles que les Noirs ou les Hispaniques, sont encouragées. Mais compte tenu de l’énorme contrôle que ces institutions exercent sur notre société, nous devrions tester ces affirmations par rapport aux faits des statistiques d’inscription réelles.

Ron Unz

Note du Saker Francophone
Le combat repart de plus belle. Ce sont maintenant les asiatiques qui frappent à la porte.

Traduit par jj, relu par Cat, vérifié par Diane pour le Saker Francophone

  1. « Harvard Says 125 Students May Have Cheated on a Final Exam » Richard Perez-Pena and Jess Bidgood, The New York Times, August 30, 2012 : http://www.nytimes.com/2012/08/31/education/harvard-says-125-students-may-have-cheated-on-exam.html ↩
  2.  By 2010, the top 1% of Americans possessed 35.4% of the national net wealth, while the bottom 95% held 36.9%. See Edward N. Wolff, « The Asset Price Meltdown and the Wealth of the Middle Class », New York University, August 26, 2012 : http://appam.confex.com/appam/2012/webprogram/Paper2134.html ↩
  3.  Voir Ho (2009) pp. 11, 13, 40-69 passim, 256 pour une discussion approfondie des antécédents du collège et des choix de recrutement faits par les entreprises de Wall Street au cours des dernières années. Selon son « ethnographie » de Wall Street, les grandes entreprises financières recrutent beaucoup à Harvard et Princeton, un peu moins dans les autres écoles de l’Ivy League et quelques autres comme Stanford et MIT, et rarement ailleurs, en partie parce qu’elles croient que l’admission dans des universités d’élite est une preuve d’« intelligence », ce que Wall Street valorise avant tout (p. 38).

    La thèse selon laquelle la fréquentation de l’Ivy League ou d’une autre université d’élite offre un avantage considérable par rapport à des personnes de même talent a été contestée par les recherches récentes de Stacy Dale et Alan B. Krueger, mais leurs conclusions sont fondées sur des étudiants qui ont obtenu leur diplôme du collège il y a près de deux décennies, et ne reflètent probablement pas les changements dramatiques survenus récemment dans l’économie américaine et les pratiques de Wall Street depuis cette époque. Voir David Leonhardt, « Revisiting the Value of Elite Colleges », The New York Times, February 21, 2011: http://economix.blogs.nytimes.com/2011/02/21/revisiting-the-value-of-elite-colleges/ ↩

  4. Ezra Klein, « Wall Street Steps In When Ivy League Fails » Washington Post,February 16, 2012 : http://www.washingtonpost.com/business/economy/wall-street-steps-in-when-ivy-league-fails/2012/02/16/gIQAX2weIR_story.html ↩
  5. Austin Bramwell, « Top of the Class », The American Conservative, March 13, 2012: http://www.theamericanconservative.com/articles/top-of-the-class/ ↩
  6. pour un exemple de ces efforts extrêmes, voir « NYC’s Kindergarten Wars » ↩
  7. Jenny Anderson and Peter Applebome, « Exam Cheating on Long Island Hardly a Secret » The New York Times, December 1, 2011 : http://www.nytimes.com/2011/12/02/education/on-long-island-sat-cheating-was-hardly-a-secret.html ↩
  8. Golden (2006) pp. 44-48 ↩
  9. Ssu-yu Teng, « Chinese Influence on the Western Examination System » Harvard Journal of Asiatic Studies, Sept. 1943, pp. 267-312 ↩
  10.  Karabel (2005) pp. 89-109 ↩
  11. Oren (1985) p. 62. ↩
  12. Karabel (2005) p. 126 ↩
  13. Karabel (2005) pp. 387-391 ↩
  14. Karabel (2005) p.364 ↩
  15. Karabel (2005) pp. 93, 194-195, 486-499 ↩